Editorial
Numéro 49


La fabrique des identités sexuelles

Christophe Broqua, Fred Eboko


 

L’idée selon laquelle les questions de genre et de sexualité méritent d’être pensées ensemble n’est pas nouvelle. Pour autant, elle a mis du temps à s’imposer et ne va toujours pas de soi. Dans un texte phare publié au moment où la notion de genre émerge au cœur de la théorie féministe, Gayle Rubin développe le concept de « système sexe/genre » qu’elle définit comme « l’ensemble des dispositions par lesquelles une société transforme la sexualité biologique en produits de l’activité humaine et dans lesquelles ces besoins sexuels transformés sont satisfaits » [Rubin, 1998 (1975) : 6]. En même temps que le sexe social, le genre traduit l’orientation sexuelle : « Le genre n’est pas seulement l’identification à un sexe ; il entraîne aussi que le désir sexuel soit orienté vers l’autre sexe » [Rubin, 1998 (1975) : 33]. Genre et sexualité se trouvent ici indissociablement liés dans le cadre d’une théorie visant notamment à souligner la liaison entre l’oppression des femmes et celle des homosexuel-le-s.

Dans un texte publié neuf ans plus tard, en 1984, alors que le contexte des luttes et des productions intellectuelles féministes a changé, Gayle Rubin revient sur ses premières positions : « Le genre affecte la façon dont fonctionne le système sexuel, et le système sexuel a des manifestations spécifiques en fonction du genre. Mais bien que le sexe et le genre soient reliés, ils ne sont pas la même chose, et ils forment le fondement de deux aires différentes d’interaction sociale. Par opposition à ma prise de position de The Traffic in Women, je soutiens aujourd’hui qu’il est essentiel de séparer analytiquement le genre et la sexualité pour mieux refléter leur existence sociale séparée » [Rubin, 2001 (1984) : 128]. De fait, les deux domaines de recherche se développent séparément pendant longtemps, avec heureusement des exceptions [Ortner & Whitehead, 1981].

À partir des années 1980, l’essor des recherches consacrées aux femmes ou aux minorités sexuelles entraîne un certain renouvellement des approches de la sexualité et du genre dans les pays occidentaux. La pensée constructionniste domine, procédant à une dénaturalisation non seulement du genre mais aussi du sexe, également analysé comme une construction historiquement située [Laqueur, 1992 (1990)]. Au début des années 1990, apparaît aux États-Unis une nouvelle génération de travaux rassemblés plus tard sous le label de théorie queer, dont l’ouvrage le plus influent, Gender trouble [Butler, 1990], propose de considérer le genre comme résultant de la réitération de comportements et d’actes de langage ayant une valeur performative, qui n’en sont donc pas l’expression mais bien le fondement. Ici, l’imbrication de la sexualité et du genre redevient centrale. Cette nouvelle approche accompagne et même influe sur le développement des travaux sur ces thèmes dans les pays non occidentaux [Morris, 1995]. Pourtant, à l’inverse des classiques de la théorie féministe, ceux de la théorie queer négligent quelque peu la comparaison anthropologique.

Parallèlement, dans les pays « du Sud », au cours des vingt dernières années, ce sont en grande partie les préoccupations liées à la fois à la santé de la reproduction et à la gestion des risques liés au VIH/sida qui ont provoqué la multiplication des recherches sur le genre et la sexualité, et en ont fixé les orientations. Encore aujourd’hui, les travaux sur la sexualité y sont souvent marqués par une optique de santé publique, et ceux sur le genre ont parfois du mal à se déprendre des approches liées à la thématique du « développement » [Arnfred, 2004]. Il demeure ainsi un certain clivage Nord/Sud, plus particulièrement sensible dans la littérature francophone. Les études réalisées dans les pays du Sud font souvent fi des outils conceptuels qui se développent dans les travaux ancrés au Nord qui, eux-mêmes, peinent à englober dans leur champ de réflexion théorique les situations empiriques des pays du Sud.

Ce numéro d’Autrepart propose d’envisager les processus de fabrication des identités sexuelles dans certaines sociétés du Sud et, ce faisant, de participer à réduire certains écarts thématiques ou théoriques qui séparent artificiellement les connaissances des identités sexuelles au Nord et au Sud.

1. Décloisonnements

Genre / sexualité

Ce volume repose sur l’idée selon laquelle les recherches en sciences sociales gagnent à envisager conjointement les questions de genre et de sexualité. Les contributions qu’il rassemble sont autant d’exemples d’articulations possibles entre ces deux objets. Il ne s’agit pas d’affirmer que genre et sexualité doivent être nécessairement associés, mais plutôt qu’il est parfois plus pertinent de ne pas les séparer. Plus précisément, il s’agit de montrer ce que le genre doit à la sexualité, car le lien inverse est plus facilement admis , ou encore ce que les identités sociales doivent aux questions sexuelles.

Dans leurs formes contemporaines, les identités sexuelles procèdent de la construction sociale à la fois du genre, ou sexe social, et de la sexualité, considérée ici non pas seulement comme « technique du corps » cantonnée à la sphère intime, mais comme objet de normes et de régulations sociales, politiques, religieuses, etc. Les questions sexuelles contribuent ainsi à la production des identités et des rapports sociaux ; par exemple, les évolutions concernant le contrôle de la fécondité, les pratiques de mutilation génitale, les normes de la conjugalité (en particulier hors mariage), la sexualité non procréative ou les pratiques homosexuelles, conditionnent le statut des individus et les relations qu’ils entretiennent entre eux, au delà de la question classique de la division sexuelle du monde social. Ainsi conçue, l’identité sexuelle est un « mode de conceptualisation » non seulement « du rapport entre sexe et genre » [Mathieu, 1991 (1989)], mais aussi du rapport entre genre et sexualité. Elle constitue un concept plus facilement généralisable, à l’inverse par exemple de ceux d’hétérosexualité ou d’homosexualité, qui répondent à une histoire et à des significations sociales trop circonscrites pour pouvoir être transformés en catégories d’analyse applicables à l’ensemble des sociétés et des cultures.

Parler de « fabrique » des identités sexuelles, c’est envisager les logiques de production sociale (ou politique, religieuse, etc.) des catégories sexuelles, c’est-à-dire des catégories de genre et de sexualité, en même temps que les modes individuels ou collectifs de réappropriation ou de rejet de ces catégorisations. Compromis entre une définition sociale et une définition personnelle, l’identité sexuelle est la résultante d’un processus de fabrication jamais achevé ni stable, qui dépend fortement de la particularité des contextes et implique toujours différents facteurs. Les identités sexuelles doivent donc être appréhendées en envisageant les divers niveaux de cette production.

Nombreux sont les travaux anthropologiques qui ont analysé les conceptions et les processus de fabrication des sexes, mais trop souvent en suggérant qu’ils sont l’objet d’un consensus. Les contributions réunies ici montrent que la production des identités sexuelles, en même temps qu’elle engendre des formes hégémoniques, s’effectue au moyen de négociations voire de conflits, sous l’effet de facteurs variés, au premier rang desquels les phénomènes d’urbanisation et de globalisation. Les identités sexuelles ne sont pas seulement l’objet d’une reproduction sociale consensuelle ou inconsciente, mais aussi d’une transformation progressive impliquant le rôle actif des individus concernés.

Féminin / masculin

Pour des raisons liées à leur histoire, et notamment leurs liens avec les luttes féministes, les études de genre sont restées longtemps en grande partie consacrées aux femmes. Alors qu’elles n’ont eu de cesse, en mettant en évidence la dimension relative et construite du genre, de souligner son caractère relationnel, elles ont pourtant négligé l’analyse du pôle masculin. Il est ainsi progressivement apparu nécessaire, afin de rendre visible ce qui était un point aveugle, d’accorder une attention particulière aux productions de la masculinité. Ces dernières avaient longtemps été considérées comme allant de soi. La perspective la plus satisfaisante reste in fine d’appréhender, comme le font plusieurs contributions à ce numéro, la bipolarisation féminin/masculin comme un système dont aucun des deux pôles ne peut être envisagé séparément. Dans cette optique, s’impose préalablement la nécessité d’améliorer les connaissances sur le versant le moins exploré.

L’analyse des constructions de la masculinité s’est ainsi fortement développée dans la littérature scientifique de langue anglaise au cours des vingt dernières années. En revanche, la production demeure modeste pour ce qui est des travaux francophones portant sur les pays du Sud, alors qu’elle s’accroît sensiblement dans les recherches franco-françaises. La fabrique de la masculinité a par exemple été très étudiée par les Océanistes, à commencer par Gilbert Herdt [1981] ou Maurice Godelier [1982], dans des sociétés où ce thème semble s’imposer, tant y est centrale la place occupée par certains rituels d’initiation. Mais cette question a fait l’objet d’un faible intérêt dans les contextes où elle n’offre aucune manifestation spectaculaire. Pourtant, dans différents pays du Sud, les transformations politiques et sociales des dernières décennies ont favorisé la recomposition des normes de la masculinité, qui s’est articulée aux évolutions des statuts féminins, notamment dans les villes et en période prémaritale. C’est particulièrement vrai dans différents pays d’Afrique où la transformation de ces normes apparaît clairement lorsqu’elles sont appréhendées dans une perspective historique [Ouzgane & Morrell, 2005].

Dans cette optique, Stéphanie Mulot propose une analyse de la construction de l’identité masculine dans les sociétés antillaises. Le contexte historique et social de stratification « raciale » et économique incite les hommes noirs à la reconquête d’un pouvoir a priori déchu. La sexualité devient alors l’outil de cette reconquête, en particulier par les performances sexuelles dont les hommes s’enorgueillissent, mais aussi par le rejet de la figure de l’homosexuel qui, dans ce contexte, est associée à une inversion des genres et, partant, à un risque de perte de virilité, donc de pouvoir.

Hétérosexualité / homosexualité

Dans les pays occidentaux, en même temps que du genre, l’identité sexuelle procède de l’orientation sexuelle, par laquelle on désigne le choix d’objet sexuel et les significations qui lui sont attribuées. Certaines contributions à ce numéro permettent de réinterroger la conception occidentale dominante de l’orientation sexuelle, qui dichotomise hétérosexualité et homosexualité. Le cadre étroit de ce tableau binaire ne suffit pas à rendre compte de la complexité des identités sexuelles dans toutes les sociétés. De récents travaux d’histoire rappellent la centralité de certains types de pratiques homosexuelles dans le monde arabe ou au Moyen-Orient, sans qu’elles aient été pensées selon les catégorisations qui dans les pays occidentaux contemporains sont considérées comme allant de soi [El-Rouayheb, 2005 ; Najmadabi, 2005].

Catégories sociales d’invention récente, l’hétérosexualité et l’homosexualité ne constituent pas seulement des types de pratiques sexuelles, mais un ensemble de significations et de contraintes normatives dont le caractère situé reste ordinairement impensé. L’approche constructionniste de l’homosexualité en sciences sociales et en histoire, radicalisée à partir des années 1990 par la théorie queer, n’a eu de cesse de mettre au jour ce cadre invisible, notamment grâce à la multiplication des travaux réalisés dans les pays non occidentaux [Boellstorff, 2007], qui restent cependant rares en langue française.

Au Nord, la prégnance des ces catégories, qui font l’objet d’assignations en même temps que de réappropriations identitaires, masque largement le fait qu’au niveau des comportements, partout dans le Monde, y compris en France et aux États-Unis [Lhomond & Michaels, 2000], les pratiques bisexuelles sont plus nombreuses que les pratiques homosexuelles exclusives, c’est-à-dire que la majorité de ceux qui ont des rapports homosexuels ont également des rapports hétérosexuels. En Afrique, où l’existence de comportements homosexuels a longtemps été occultée par le mythe d’un continent hétérosexuel [Epprecht, 2008], la forte proportion de pratiques bisexuelles chez les hommes ayant des relations homosexuelles est un fait parfois décrit, mais dont toutes les dimensions n’ont pas été examinées dans le détail. C’est ce à quoi s’attache l’article de Catherine Enel et ses collègues, qui s’intéressent aux partenaires féminines des hommes ayant des pratiques homosexuelles au Sénégal, et aux différents types de relations qu’ils entretiennent ensemble. Cette analyse révèle qu’il existe une pluralité de logiques faisant intervenir, de manière combinée ou spécifique, sentiments, désirs ou volonté de s’inscrire dans le cadre d’une conjugalité procréative, et non pas seulement stratégie de camouflage des pratiques homosexuelles.

La représentation binaire des catégories d’orientation sexuelle n’est pas seulement trompeuse quant à la diversité des comportements. Elle constitue également un miroir déformé de la variété des agencements identitaires en fonction du double critère du genre et de la sexualité. En effet, la littérature anthropologique nous l’apprend, toutes les formes de non conformation aux normes sexuelles ou conjugales dominantes ne renvoient pas à la définition stricte et exclusive de l’homosexualité occidentale, comme le montrent en particulier plusieurs contributions qui portent sur les relations entre identités sexuelles minoritaires et globalisation.

2. Contexte global, transformations locales

La majorité des articles réunis dans ce numéro décrivent des transformations locales inscrites dans le contexte plus large de la mondialisation culturelle mais aussi économique. Loin d’une approche en quête d’altérité radicale, ils montrent que la production des identités sexuelles dépend fortement des spécificités du contexte local, où se jouent en même temps des effets de globalisation : situation post-coloniale, crise économique, échanges transnationaux relevant des migrations ou du tourisme, pratiques religieuses, politiques des ONG, etc.

L’impact du contexte de mondialisation sur les questions de genre et de sexualité constitue aujourd’hui un objet de recherche important dans la littérature anglophone [Altman, 2002]. Il a été particulièrement étudié dans le cas des identités sexuelles minoritaires : depuis le milieu des années 1990, les travaux se multiplient sur les liens entre « homosexualité » et globalisation, cherchant notamment à évaluer l’influence du « modèle occidental », si tant est qu’elle existe de manière univoque, sur d’autres régions du Monde.

L’article de l’historien australien Peter Jackson représente une excellente introduction à ces débats en même temps qu’une contribution à leur avancée. À partir de l’exemple thaïlandais, il réfute l’idée selon laquelle l’identité gay occidentale se diffuse dans toutes les régions du Monde à la faveur du développement du capitalisme qui serait sa principale condition d’existence. Il montre le poids des agencements locaux qui, dans le cas de la Thaïlande, voient le genre primer sur le choix d’objet sexuel dans la constitution des identités. Mobilisant les travaux de trois auteurs majeurs (Michel Foucault, John D’Emilio et Randolph Trumbach), il pose la question de l’origine de cette configuration du système genre/sexualité, faisant la part entre fondements historiques et évolutions récentes. Il plaide en conclusion pour le maintien du recours à la théorie queer dans l’analyse des liens entre globalisation et identités sexuelles.

Une enquête réalisée en Australie par Aude Chalon abonde en partie dans le même sens. Parmi les Aborigènes, les personnes ayant des pratiques homosexuelles ne mobilisent que partiellement le vocabulaire et donc les catégories de représentation des pays occidentaux pour se définir. L’individualisation que suppose l’identification à ces catégories n’est souvent pas compatible avec le maintien d’une inscription dans la communauté sociale d’origine. Pour beaucoup, l’identité investie est celle de la sistergirl, personne de sexe masculin à l’apparence et aux manières d’agir considérées comme féminines. Cette identité est parfois revendiquée comme ayant sa place dans la culture « traditionnelle » commune. Néanmoins, la stigmatisation dont cette catégorie reste l’objet inspire des mouvements de défense qui n’évitent pas sa réification et la rabattent en partie sur le répertoire identitaire homosexuel ou transgenre.

À partir d’une approche sociologique, Sébastien Roux observe en milieu urbain thaïlandais le processus incertain d’appropriation de l’identité gay par les hommes qui ont des échanges sexuels rétribués avec des touristes occidentaux. Bien que cette catégorie identitaire ne corresponde pas vraiment aux significations sociales de la sexualité à Bangkok, elle bénéficie du fait d’être envisagée à l’aune des bénéfices financiers qu’elle peut procurer. Ici, les identités sont définies par le genre de l’individu plus que par le sexe de ses partenaires, comme l’illustre l’importance de la figure du kathoey, homme biologique doté de certains attributs féminins, au niveau de l’apparence et du statut social. C’est à ce contexte que se heurtent certaines ONG travaillant auprès des hommes prostitués, qui tentent de leur faire intégrer les catégories à partir desquelles est pensée la lutte pour l’émancipation des minorités sexuelles dans les pays occidentaux.

Apparaît ainsi la question importante des mobilisations collectives locales ou transnationales et des initiatives d’aide au développement se donnant pour objectif la défense de valeurs relatives aux questions de genre ou de sexualité. À l’action des pouvoirs publics dans les domaines de la famille, de la reproduction, de la santé sexuelle, répondent les actions des associations et des ONG, produisant de concert ou sur un mode conflictuel les cadres sociaux des identités et des comportements. Sur ce thème, une littérature de plus en plus importante analyse l’imposition du modèle occidental sur les questions sexuelles [Buss et al., 2005] concernant par exemple la condition des femmes, les mutilations génitales, le mariage des jeunes, le trafic des travailleuses du sexe, la pénalisation de l’homosexualité, etc. En même temps que les entreprises visant l’émancipation ou le développement des libertés au sens où l’entendent les organisations occidentales ou internationales, d’autres initiatives visent à renforcer certaines valeurs morales. Ainsi en est-il des actions du PEPFAR (President’s Emergency Plan for AIDS Relief), programme international de lutte contre le sida créé par le Président des États-Unis en 2003, dont Judith Hermann propose l’une des premières analyses reposant sur un travail de terrain ethnographique, à propos des actions menées en Ethiopie. S’appuyant sur les réseaux d’une église solidement implantée dans le pays, l’Ethiopian Orthodox Church, le PEPFAR cherche à développer ses programmes de prévention qui prônent l’abstinence et la fidélité, oeuvrant ainsi au moins autant pour la défense de valeurs morales que pour la santé publique. Mais il apparaît au final que les types de gouvernance envisagés respectivement par le PEPFAR et l’EOC diffèrent très sensiblement.

Les relations entre religion et identités sexuelles sont également évoquées, du point de vue des pratiquants cette fois, par l’article de Maïté Maskens, qui concerne les effets de la participation à des assemblées pentecôtistes bruxelloises. Dans les deux groupes ethnographiés, les femmes occupent une place prépondérante et la majorité des fidèles sont des migrants originaires d’Afrique sub-saharienne et d’Amérique latine. Si les positions relatives au genre et à la sexualité n’y sont guère homogènes, ces assemblées religieuses sont utilisées comme espaces de contestation des normes dominantes de la société d’accueil sur ces questions. Les femmes tirent profit de leur influence dans cette arène pour faire valoir leur conception de la masculinité. Elles confortent les hommes dans l’autorité qu’elles leur reconnaissent, tout en veillant à ce qu’ils respectent les interdits prescrits, afin de se protéger des dérives redoutées de la virilité.

Éclairant d’une autre manière l’impact décisif des échanges liés aux migrations sur la construction des identités sexuelles, la contribution de Michèle Cros et Quentin Mégret s’attache à montrer les transformations produites sur les définitions de la masculinité en pays Lobi, au Burkina Faso, par l’arrivée massive d’orpailleurs originaires d’autres régions. La virilité guerrière du « vengeur de sang » lobi, impliquant une stratégie de conquête des femmes conditionnée à la démonstration de sa bravoure, se trouve alors remplacée par le potentiel de séduction conféré aux orpailleurs par les biens dont ils disposent et peuvent faire bénéficier leurs partenaires féminines. Ainsi, la circulation de l’argent occupe une place déterminante dans la construction des identités sexuelles, ce qui apparaît de manière tout aussi centrale dans d’autres contributions africanistes.

3. La matérialité des identités sexuelles

Plutôt rares avant l’apparition du sida, les recherches sur la sexualité en Afrique se sont multipliées dans le contexte de l’épidémie. Certaines d’entre elles ont été fortement critiquées pour être sous-tendues par des préjugés culturalistes. D’autres l’ont été pour présenter une image trop monolithique et figée de la réalité, notamment dans le cadre des productions sur « genre et développement » [Arnfred, 2004]. Ce problème renvoie à celui plus général de l’analyse par les chercheurs occidentaux des rapports de genre dans les pays du Sud : au discours scientifique postulant l’universalité de la domination masculine s’est opposé celui soulignant la capacité des femmes à user d’un certain pouvoir, moyennant une distinction entre prestige (des hommes) et pouvoir (des femmes) dont le schématisme a été critiqué [Ortner, 1990]. Loin d’être aujourd’hui dépassée, la tension entre ces deux conceptions se trouve en un sens réactivée dans la littérature sur la sexualité dite « transactionnelle » en Afrique, qui connaît un important développement depuis quelques années.

En milieu urbain africain, le recul de l’âge au mariage (plus précoce en milieu rural, surtout pour les femmes) et l’abaissement de l’âge au premier rapport sexuel induisent un accroissement de la période de sexualité prémaritale au cours de laquelle les formes relationnelles établies entre partenaires sexuels ou conjugaux répondent à des normes évolutives. Le « dispositif d’alliance » se double d’un « dispositif de sexualité » [Foucault, 1976] au travers duquel se négocient et se définissent les identités. En même temps, les contextes de croissance démographique, de crise économique, de chômage ou de précarité sociale, non seulement contribuent à la recomposition des logiques familiales et conjugales, mais conditionnent aussi les formes de la sexualité, les rapports de genre et donc la construction des identités sexuelles.

Dans différents pays d’Afrique, l’accélération de la monétarisation des rapports sociaux s’étend au domaine de la sexualité. Conformément aux analyses de Paola Tabet, pour qui les échanges économico-sexuels forment un continuum ne permettant pas de dissocier radicalement les formes commerciales des formes ordinaires de la sexualité [Tabet, 2005], les échanges sexuels supposent ici très souvent des rétributions matérielles ou financières. Dans la littérature anglophone, la « sexualité transactionnelle » en Afrique est désormais l’objet d’une grande attention. La multiplication des travaux sur ce thème traduit sans doute moins la transformation radicale des pratiques observées que celle des orientations de la recherche qui semble se résoudre à ne plus cloisonner autant qu’avant la prostitution et la sexualité ordinaire [Hunter, 2002]. Si la monétarisation des échanges sexuels en Afrique n’est pas nouvelle, puisqu’elle a déjà été décrite il y a plus de trente ans [Vidal, 1977], il est cependant probable qu’elle ait pris de l’ampleur ces dernières décennies, comme le suggère Anne Attané. À partir du cas du Burkina Faso, elle propose de resituer ces évolutions dans le temps long, en montrant ce qu’elles doivent aux politiques coloniales, aux formes d’organisation familiale promues par l’État depuis son indépendance, puis aux mutations plus récentes des pratiques matrimoniales. La circulation de l’argent occupe une fonction centrale dans la relation de couple, et par extension dans toute relation sexualisée, remplaçant d’autres modes de régulation et de hiérarchisation sociales.

La monétarisation du domaine de la sexualité n’est pas dépourvue d’ambivalence. Au Maroc, la colocation entre femmes célibataires qu’a étudiée Mériam Cheikh leur procure une relative autonomisation. Celle-ci s’accompagne dans certains cas du développement de pratiques sexuelles rétribuées qui semblent faciliter l’émancipation des intéressées. Le suivi de quelques trajectoires permet cependant de constater que ces pratiques ne sont pas nécessairement génératrices de modes d’accomplissement alternatifs. Au contraire, elles sont parfois suivies d’une quête d’honneur par un retour parallèle ou exclusif vers une carrière conjugale plus conforme aux attentes sociales ou familiales.

Dans la capitale du Mali, les échanges économico-sexuels sont au principe des relations entre filles et garçons rencontrés par Françoise Grange Omokaro. Ils ont pour conséquence la recomposition des normes et des rapports de genre. L’obligation faite aux garçons de subvenir aux besoins de leur partenaire confère aux filles un certain pouvoir dont elles ne se privent pas d’user. Il en découle une difficulté croissante des garçons qui, se trouvant confrontés à la précarité, voient se complexifier leur accès à la sexualité et s’amenuiser leur pouvoir masculin. Ce diagnostic conduit l’auteure à se demander si l’on assiste ici à une « rupture dans le continuum » de l’échange économico-sexuel qui, selon Paola Tabet, implique toujours le contrôle de la sexualité des femmes par les hommes.

Comme à Bamako, la sexualité « transactionnelle » occupe une place centrale dans les relations prémaritales étudiées par Véronique Petit et Lucas Tchetgnia à Douala (Cameroun). Dans l’expérience ordinaire de la sexualité, la frontière entre échanges sexuels justement rétribués ou comportements trop intéressés n’est jamais nette, comme l’illustrent les catégories mobilisées pour les penser ou les désigner, qui permettent leur disqualification le cas échéant. Bien que les filles soient incitées par le contexte social et même familial à de telles pratiques, elles doivent aussi affronter les stigmates qu’elles impliquent dans certains cas. Evoquant aussi les situations d’hommes entretenus par leurs partenaires féminines, les auteurs voient dans cette inversion des rôles, une inversion de l’inégalité et non pas son effacement. Ce cas de figure est l’objet d’une attention nouvelle dans la recherche francophone, dont témoigne l’article de Christine Salomon qui clôt ce volume.

Au Sénégal, certains hommes entretiennent des relations avec des femmes blanches plus âgées originaires du Nord. Comparée au schéma dominant de l’échange économico-sexuel dépeint par les articles précédents, cette situation se caractérise par une inversion des rôles de genre et se trouve en même temps déterminée par le facteur « racial » et la différence d’âge. Ainsi, cette analyse participe du développement récent des travaux sur l’intersection entre sexe et « race » suivant la voie tracée par une partie des études féministes [Guillaumin, 1992 ; Dorlin, 2007], en même temps que des études sur le « tourisme sexuel » auprès d’hommes en contexte post-colonial [Padilla, 2007]. Elle contribue également à compléter utilement le cadre théorique développé par Paola Tabet, qui ne retenait dans son modèle que les cas de services sexuels féminins procurés aux hommes.

À travers ces dernières contributions, la portée heuristique des recherches qui se développent autour des dimensions transactionnelles de la sexualité apparaît clairement, laissant présager de futurs développements. Ces études invitent notamment à renouer d’une manière nouvelle avec une analyse « matérialiste » du genre et de l’identité sexuelle, ou à approfondir l’approche intersectionnelle visant ici à mieux comprendre comment s’articulent genre, sexualité, classe et « race ».

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