Editorial
Numéro 45


La ville face à ses marges

Alexis Sierra et Jérôme Tadié


 

De villes moyennes telles que Mérida ou Aracaju, jusqu’aux métropoles comme Mexico, ce numéro analyse l’effet des marges sur les constructions urbaines. Ce dossier traite ainsi de la constitution de territoires urbains particuliers, aussi bien comme objet de départ (la marge considérée comme espace) que comme point d’arrivée (des populations marginales qui s’inscrivent dans certains espaces urbains). « La ville face à ses marges » met l’accent sur les relations entre les acteurs des marges et ceux du reste de la ville. Le possessif montre combien les marges font partie intégrante de la ville, le point de vue de leurs populations y étant abordé de manière centrale. La confrontation des deux termes (ville et marges) ne doit cependant pas laisser penser que seuls les conflits, antagonismes et exclusions ont été étudiés. Elle intègre notamment les regards portés par les différents acteurs urbains, notamment les pouvoirs publics, sur ces espaces et leurs populations.

Partant d’une définition large de la marge, comme situation de mise à l’écart issue d’une représentation officielle et majoritaire, intégrée par les acteurs urbains dominants, nous avons voulu en observer diverses déclinaisons. Les marges s’établissent dans une relation – voire une tension – parfois dichotomique, entre formel et informel, pouvoirs et contrepouvoirs, entre reconnaissance et déni. Mais plus que des systèmes binaires, elles traduisent des chevauchements de compétences et d’exercices de pouvoirs. Néanmoins ce thème renvoie à une tradition d’étude de la ville qui identifie des acteurs et analyse leur rôle : perspectives à la fois ethnographiques, politiques, sociologiques, historiques et géographiques (cf. D.Fassin, 1996 ; L.Wacquant, 2006 ; A.Marie, 1981 ; M.Vernière, 1973, M.Morelle et L.Laumonier, 2006, E.Dorier Apprill et P.Gervais Lambony, 2007). Il permet d’approfondir non seulement les relations entre les différents groupes urbains, entre les différents espaces qu’ils modèlent ou dans lesquels ils s’inscrivent, mais aussi d’analyser des fonctionnements urbains dans leur ensemble.

Les villes du Sud sont pour cela des cas de figures emblématiques : ensembles urbains ayant souvent connu une croissance spatiale rapide et une explosion démographique, entraînant une accentuation des inégalités, une multiplication de territoires urbains fragmentés ; espaces où la pauvreté peut sembler majoritaire ou faisant partie de la norme ; où les ghettos seraient plus des quartiers riches signe d’une marginalisation volontaire et la marge le système dit formel ; où des villes entières peuvent faire figure de marges par rapport à une économie capitaliste et intégrée,  car les modes de régulation ou de gouvernement urbain ne sont pas toujours ceux voulus dans le cadre d’une “ bonne gouvernance ”. Plus globalement, les marges révèlent une inscription dans des logiques du pouvoir. Elles permettent de traiter d’un éventail de cas de figures volontairement larges afin de mieux percevoir des fonctionnements urbains.

Quelles sont les incidences des discours sur les marges dans la constitution des territoires urbains ? Les politiques urbaines s’attachent-elles en priorité à donner une réponse spatiale ou juridique à ce qui est considéré comme un problème social ? Comment les marges les influencent-elles ?

Bien que le terme semble uniformisant, les marges sont à replacer dans un contexte politique, social et historique qui contribue à façonner les  territoires urbains. Elles sont en évolution, en renégociation permanente selon les contextes relatifs dans lesquels elles se trouvent. Elles reflètent des réalités diverses et nombreuses. C’est afin de mieux saisir cette diversité que tous les articles du dossier ont privilégié les études de cas reposant sur un travail de terrain.

La marge urbaine est ainsi une construction spatiale et sociale qui permet de mieux comprendre le développement urbain. Elle renvoie à d’autres termes tels que l’antimonde ou les interstices. En géographie, la notion d’antimonde fait référence épistémologiquement à l’enfermement (des goulags de R. Brunet aux prisons d’O. Milhaud – voir M. Houssay-Holzschuch, 2006) et à la mondialisation : c’est la face cachée et corollaire du système monde d’Olivier Dollfus et l’ensemble des angles morts de cet espace géographique cohérent qu’est devenu le Monde pour Jacques Lévy (1996). Cependant, comme l’antimonde, les marges urbaines intègrent l’idée de mise à l’écart et d’interstice. Ce dernier terme est plus souvent utilisé dans l'analyse à plus grande échelle. Il correspond à un type de marge dont les membres s’intègrent partiellement au reste de la société, notamment par leur présence, mais qui s’en écartent car ils portent une différence. On entre alors dans des phénomènes d’interaction sociale et de partages de l'espace.

La marge porte cette dimension spatiale originelle de confins, d’espace de transition, voire dans le cas de la géographie naturaliste, de marges physiques (M.Morelle et L.Laumonier, 2006). Elle porte l’idée de bordure et donc de périphérie métrique par rapport à un centre urbain à plusieurs échelles (péricentre, quartier périphérique, périurbain). Néanmoins, elle se révèle beaucoup plus riche de sens que le terme de périphérie. Elle peut en effet être constituée de populations mouvantes qui font le lien entre plusieurs quartiers (enfants des rues, musiciens palestiniens, réfugiés par exemple). C’est également un espace central mais inscrit dans des relations de pouvoir qui la placent dans une relation de domination. Contrairement à la simple périphérie ou bordure elle peut être une enclave où se développent des pratiques particulières et renvoie en ce sens aux études sur la déviance d’une part et sur la fragmentation urbaine de l’autre (H.Becker, 1985, F.Navez-Bouchanine, 2001). La représentation de l’enclave comme isolat peut cependant être trompeuse car les marges sont généralement porteuses d’interactions qui sont autant de liens tissés avec le reste de la ville (cf. N.Puig dans ce dossier).

La marge se caractérise par une série de “ marqueurs de la différence sociale ” qui peuvent servir à une typologie des espaces urbains (S.Montagne-Villette, 2007) : la pauvreté et ses conséquences sur l’habitat (dégradé, isolé, temporaire), le handicap, la forte inégalité sociale, la différence identitaire, etc.  Cependant, si les marges urbaines peuvent renfermer des poches de pauvreté ou les concentrer, ce n’est pas la situation de privation dans lesquelles elles se trouvent qui en fait automatiquement des marges. Les politiques et les représentations sociales sur lesquelles elles s'appuient et les relations de pouvoir qui en découlent ont un rôle majeur dans leur existence.

La marge évoque ainsi les espaces qui ne correspondent pas aux règles établies par les agences d'encadrement, que ce soit en matière de sécurité (la police par exemple) ou de planification. Présentant des situations à la limite ou hors des normes, construites socialement et politiquement, elle est l’occasion de la mise en place de dispositifs visant à la relégation 

Les pouvoirs publics produisent ainsi des règles et des normes qui créent la marginalité. En cela marginalité et déviance sont des termes qui peuvent être concordants, surtout lorsque la production de normes conduit à des assignations d’identité ou à stigmatiser des populations marginales en les criminalisant (cf. H.Becker, 1985, M.Davis, 1990, L.Wacquant 1999). Néanmoins, la marge ne se réduit pas non plus à la déviance et elle renvoie aux mêmes principes de relations, de domination et d’écart. Elle est un autre monde souvent combattu mais toléré car il participe à l’existence de la société urbaine dans sa totalité.

A ce titre, elle représente un espace de sortie des contraintes légales et sociales, pour l’expression d’identités ou le développement d’activités. En ce sens l’étude des marges renvoie, en géographie, à une approche culturelle parfois qualifiée de post-moderne qui met l’accent sur la pluralité comme norme et dont les objets sont notamment communs avec l’anthropologie des communautés ou les études de genre (Racine, 1993, 2003 ; B.Collignon, J.F.Staszak, 2004). La relativité des marges entre dans ce cadre. Le point de vue des différents acteurs urbains, de la population en général, la construction identitaire qui en est issue et revendiquée par la population elle-même, la prise en compte de ces subjectivités donnent à la marge ses différentes représentations. Elle permet l’expression d’identités individuelles et collectives. C’est ainsi que l’analyse des marges urbaines comme espaces des minorités et de contre-culture permet alors de voir émerger de nouveaux micro-territoires urbains identitaires : féminins à Téhéran (B.Hourcade, 2004) ou homosexuels à Surabaya ou Paris (T.Boellstorff, 2005 ; S.Leroy, 2005). Ces exemples d’espaces de repli identitaire contrastent avec les zones de contrôle que crée le pouvoir politique. En Afrique du Sud, par exemple, le gouvernement sud-africain d’apartheid a utilisé la notion d’identité pour créer des “ espaces imposés ”, comme les townships, qui au moment des crises se sont transformés en des “ espaces récupérés ” par la population (P.Gervais-Lambony, 2004). Ce cas permet de s’interroger sur les échelles et la nature de la marge : sont-elles représentées par les townships devenues des villes, ou la buffer zone, ces zones tampons, qui les isolent du reste de l’espace urbain ? Zones frontières, no man’s land, zones d’exclusion contrôlée, ces marges deviennent également des fronts pionniers pour la ville. Ces phénomènes sont amplifiés quand ces espaces ne sont pas régulés, planifiés : ils représentent alors de nouvelles frontières de développement urbain et par là même de tensions entre acteurs pour leur maîtrise. Les contributions à ce dossier illustrent l'emboîtement des échelles intrinsèque à l'étude des marges et en rappellent les différentes facettes.

Les marges s’inscrivent dans des rapports de pouvoirs dont elles révèlent la signification et les types de pratiques. Sphères formelle et informelle se chevauchent, témoignant de politiques peu lisibles dans le traitement des marges, comme le montre Jean Rivelois à propos du déménagement d’un marché dans une ville moyenne du Mexique. L’auteur opère une synthèse entre différents types de marges, en montrant comment, grâce aux déplacements, aux “ nettoyages ”, ce sont non seulement les rapports de force, de pouvoir, face à une marge informelle ou criminelle, mais aussi la nature des pouvoirs rivaux qui s’expriment. Si le secteur informel y prend la forme d’une marge, son traitement, à travers les collusions et le clientélisme, révèle un fonctionnement “ marginal ” du pouvoir.

Paulo Da Costa Neves analyse également ces relations entre pouvoir et marginalisation. Dans son étude des formes de sécurisation dans une ville du Nordeste brésilien il montre comment l’application de normes internationales de bonne gouvernance, en liaison avec une délégation des pouvoirs aux communautés, a conduit à scinder le système de sécurité publique en deux : d'une part, une police communautaire principalement dévolue aux quartiers pauvres et payée par eux; de l'autre une police (publique) chargée des quartiers riches. Le dualisme entre les  quartiers centraux et quartiers marginaux s’en trouve renforcé. Ici les techniques de sécurité contribuent à prolonger cette séparation.

La “ modernité ”, les structures de pouvoir rejaillissent sur le traitement des espaces et des enfants de rue dans deux villes africaines (Marie Morelle). A Yaoundé et Antanarivo, les enfants bousculent les règles d’une certaine urbanité et forment ainsi une marge sociale qui s'inscrit dans les centres-villes : par leur histoire personnelle, en rupture avec la société, mais surtout par rapport aux logiques de l’aménagement urbain, de l’image des centres.

C’est cette même notion de rupture d’un groupe par rapport à la société qui est traitée par Nicolas Puig à Beyrouth. L’auteur y analyse les relations entre les musiciens palestiniens et la société urbaine libanaise aussi bien dans les camps qu’en dehors. Jouant à la fois le rôle d'interstice dans la société, ces musiciens en relient différents segments. Par cette mise en réseau, leurs pratiques dessinent un espace réticulaire complexe entre le camp – à la fois espace refusé et ancrage identitaire – et les différentes parties de l’espace social de la ville. Dans ces lieux les musiciens passent entre plusieurs identités, cachant ou non leur dialecte, et à leur tour créent de nouvelles formes de citadinité.

Ainsi envisagée, comme espace de résolution de contradictions et comme lieu de passage, la marge s’inscrit dans des rapports avec la centralité, aussi bien dans les interstices du centre urbain que dans les quartiers péricentraux. L’objectif de créer un centre-ville conforme à des modèles importés et portés par les institutions internationales se traduit alors par des pressions sur la marge. Ainsi, à Nouakchott, l’aménagement d’un centre d’affaire moderne conduit au recasement des bidonvilles. C’est l’occasion pour les auteurs (Armelle Choplin, Riccardo Ciavolella) d’analyser la réaction de la population et l’apparition éventuelle de contre-pouvoirs jusque-là inexistants. A Mexico et à Lima, l’éradication du commerce ambulant présenté par Caroline Stamm est le corollaire de la politique de patrimonialisation du centre. L’analyse de l’auteur différencie les effets de ces actions en montrant combien la marge maîtrisée à Lima reste vivace à Mexico. L’organisation du commerce informel et sa capacité à s’inscrire dans les réseaux clientélistes expliquent ces variations.

Le déplacement des activités commerciales du centre a des incidences sur les quartiers péricentraux de Lima. Robert D’Ercole et Alexis Sierra montrent les facteurs de différenciation de cette marge qui accueille activités clandestines de traitement des déchets et commerces informels. La marge est ici un espace aux multiples facteurs de vulnérabilité et aux enjeux contradictoires. Si ces quartiers sont perçus comme des espaces illégaux et à risque par le pouvoir central, la population y trouve des avantages fonctionnels du fait de sa centralité spatiale.

L’utilisation conflictuelle des marges des centres-villes est également reprise dans le cas de Phnom Penh et de l’usage des marges aquatiques de la ville. L’auteur montre d’abord le caractère marginal des quartiers le long du fleuve, par leurs activités, l’habitat, les rivalités présentes, avant de décrire les différents projets en cours. En raison de leur situation péricentrale ils représentent des enjeux pour les politiques municipales (entre mise en valeur touristique, préservation du patrimoine aquatique et maintien des populations en présence). En définitive c’est la vision de la capitale qui est en jeu dans ces espaces, entre modernisation d’une part (comme dans les autres capitales de la région avec un urbanisme approprié), et préservation des droits des "marginaux" de l’autre.

La marge, en partie définie par un espace “ naturel ” qui détermine sa relation à l’urbanité fait l’objet de la comparaison entre Quito et Tours. Si ces deux cas peuvent paraître éloignés l’un de l’autre (par l’étendue du phénomène en particulier), cet article propose une réflexion sur le sens d’une distinction Nord/Sud dans l’étude de ces marges. Des points communs apparaissent dans le traitement de ces espaces, par la marginalisation des quartiers en fonction des risques auxquels ils sont soumis.

Entre utilisation et résorption de ces marges spatiales, l’éradication de certains types de bidonvilles n’est pas sans poser problème. C’est ce que montre le cas de Tanger où précarité et marginalité sont fortement liées. L’article de Julien Le Tellier traite ainsi de la survivance des bidonvilles dans le tissu urbain de Tanger (quartiers qualifiés de clandestins à l’habitat insalubre) et des problèmes liés à leur éradication. Il montre notamment les différences de traitement en fonction des enjeux de développement, qui peuvent conduire à une marginalité accrue certains quartiers par rapport à d'autres. En cela, l’importance des politiques publiques face aux populations dites marginales et à leur intégration dans les circuits officiels de la ville réapparaît. A Oran (F. Bendraoua et S.A. Souiah), les bidonvilles ne sont pas en voie d’éradication. Des programmes de recasement ont cependant lieu en périphérie, grâce à des politiques officielles souvent réalisées dans l’informalité. Cela ne fait que renforcer la précarité des recasés et leur marginalité.

Finalement le dossier opère un changement d’échelle, propice à l’examen des différentes déclinaisons des marges, afin d’analyser l’influence des relations et tensions entre ville et marges dans deux types d’espaces éloignés des centres urbains traditionnels.

Dans son article sur les camps de réfugiés en Afrique de l’Est, Marc-Antoine Pérouse de Montclos montre l’influence des migrations forcées sur l’urbanisation de cette région et le fonctionnement des camps de réfugiés. La marge est ici un produit de la guerre et des crises. Elle est multidimensionnelle par le statut des migrants forcés et par la catégorie même des villes créées, que l’auteur qualifie de “ ghettos urbains en milieu rural ”. Si cette perspective renvoie aux camps de réfugiés palestiniens étudiés par Nicolas Puig, l’auteur développe ici une autre dimension : alors que les camps palestiniens s’inscrivent dans la durée, les camps de réfugiés et de déplacés est-africains sont plus récents et entretiennent des liens variés avec les pays et régions d’accueil.

Sébastien Velut et Cécile Falies apportent une dimension autre : ils sortent de la ville dense pour approcher les nouveaux espaces urbains et ruraux issus de la métropolisation et des vecteurs de la mondialisation (en particulier les transports). Prenant pour étude de cas principale la cordillère située entre Santiago du Chili et Valparaiso, ils montrent comment ces marges sont soumises à d’importantes transformations qui en retour provoquent des processus de marginalisation accrue de leurs populations. Cela va de paire avec leur intégration dans les circuits modernes. Ici la marge est produite non pas par une politique publique toute puissante, mais plutôt par l’absence de cadre régulateur, laissant leur pleine expression aux acteurs privés qui opèrent sans cohérence d’ensemble.

Si cette dernière étude de cas a pour originalité la relation entre marge et dynamiques économiques internationales, une majorité des contributions traite des politiques urbaines, soulignant soit la manière dont on traite les groupes ou les quartiers dits marginaux, soit ce que ces derniers révèlent de l’exercice du pouvoir et de sa structure. D’autres mettent plus l’accent sur la position des groupes marginaux au sein de la société urbaine et leurs rapports aux codes de conduite dominants au moyen de méthodes ethnographiques. Finalement, certains mettent l'accent sur le rôle d'agences d'encadrement (la police en particulier) plus que sur les politiques afin d’en voir les effets sur la création ou non de marginalité. Ce qui importe ici c’est la multiplicité des points de vue afin de donner une image globale du phénomène. Ces différents traitements illustrent l’une des caractéristiques des marges comme partie d’un ensemble de relations et de représentations. Les observations de terrain, sous leurs multiples regards, montrent ainsi l’importance des représentations dans ces rapports de force.

Ce sont ces représentations qui influencent également les politiques. Si certaines d’entre elles sont véhiculées à l’échelle internationale, et les politiques de même (cf. E.Verdeil, 2005), elles ne sont pas sans effet sur les marges. C’est ce qu’analysent les articles sur la transformation de centres-villes latino-américains, sous l’effet de politiques de patrimonialisation ou ceux sur la création de villes modernes, grâce à des processus liés à la mondialisation (que ce soit à Phnom Penh, Nouakchott ou Antananarivo). Mais, comme dans tout transfert de modèle, ce qui importe ici, ce n’est pas le modèle en lui-même, mais la manière dont il est assimilé, ce qui fait l’intérêt de la diversité des situations. Ainsi les effets de la mondialisation sont analysés de façon totalement différente que ce soit à Nouakchott ou au sud de Santiago du Chili (utilisation politique de la mondialisation par rapport aux conséquences des logiques de marché qui en résultent). Les politiques internationales, les référents qu’elles suivent et les groupes de pression internationaux ont des effets jusqu’aux niveaux locaux les plus marginaux.

Ces différentes influences se retrouvent également à l’échelle des acteurs de l’encadrement urbain. La circulation des modèles sur le transfert des pouvoirs aux communautés, en particulier en ce qui concerne la sécurité et la “ police communautaire ”, n’est pas sans entraîner, en fonction du contexte d’implantation, des effets tout à fait divergents par rapport au modèle anglo-saxon. Dans le Nordeste brésilien, par exemple, loin d’entraîner une plus grande sécurité des populations, ces politiques sont l’instrument d’une marginalisation accrue des populations pauvres et d’un accroissement d’un dualisme urbain. L’importance des moyens de contrôle en ressort ainsi, qu’il s’agisse des forces de l’ordre ou des politiques municipales.

Les représentations d’espaces d’insécurité latente (comme à Yaoundé et Antanarivo) ou d’espaces à risque perturbant un ordonnancement urbain idéal (comme à Quito) sont portées par des acteurs municipaux ou d’Etat qui agissent en conformité avec des institutions internationales, soit pour en appliquer idéologiquement les préceptes, soit pour donner des gages aux bailleurs de fond. Dans le contexte de la mondialisation, les firmes transnationales interviennent pour transformer la marge spatiale et en acquérir le foncier comme la Canadian Bank à Phnom Penh.

De même en ce qui concerne la représentation de certains types de quartiers à éradiquer, tels les bidonvilles de Tanger, d’Oran ou de Lima, la diversité des situations, et notamment des politiques menées, montre la pluralité des types de marges malgré le terme général de bidonville. Il en est de même pour les camps de réfugiés, abordés dans ce dossier grâce à deux cas de figures aux antipodes, l'un dans le camp construit dans l’urgence en Afrique de l’Est et l'autre contraint de s’installer dans la durée (les camps palestiniens du Liban). A une échelle locale, ces derniers prennent des significations antinomiques, entre espaces “ honnis ” et lieux où peut s’exprimer une identité mal vue par la population d’accueil.

L’un des effets, pour ne pas dire l’une des motivations, des politiques de traitement de ces ensembles est de casser des liens sociaux qui permettent à la marge de se pérenniser (à Nouakchott par exemple). Alors que le déplacement de population est un instrument d’éradication de la marge, la stigmatisation de ces marges est parfois un préalable. La notion de risque ou d’insécurité sert alors d’argument pour légitimer le traitement différencié de l’espace urbain (à Mérida, Aracaju, Lima, Quito ou Tours).

Si la marge apparaît comme une notion figée, il n’en est rien. La plupart des articles montre ainsi comment elle s’inscrit dans un processus historique, et, au-delà, dans une évolution des rapports qui contribuent à la former, l'entretenir ou la faire disparaître. L’ancrage dans un contexte défini permet ainsi d’éviter les stéréotypes et de comprendre combien marginalités sociales et spatiales peuvent être liées.

Il en est ainsi de certains types de politiques. Plusieurs articles traitent du clientélisme. Les contextes différents montrent non seulement comment les types de rapports patron-client influencent les structures des marges mais comment en retour ces marges influencent les structures du pouvoir. A Mérida comme à Mexico, par exemple, les réseaux clientélistes limitent la transformation des centres et les opérations de “ nettoyage ”. Ils révèlent également des logiques de pouvoirs politiques en transformation. Inversement, à Lima, ces réseaux d’interrelations ont des effets variables sur la transformation des quartiers : ils peuvent pérenniser un statu quo dans les quartiers péricentraux pauvres comme ne pas empêcher la restauration du centre historique. A Oran, ces réseaux ont eu depuis les élections de 1990 des effets sur la constitution de nouvelles marges périphériques et ont conduit à une consommation - vue comme abusive - du foncier. Ces processus montrent comment marges et marginaux s’intègrent dans les réseaux du pouvoir dominant, par l’attention qui leur est portée et par les prérogatives qui leur  sont conférées. Inversement, dans ces situations les pouvoirs publics, par leurs pratiques, prennent part au fonctionnement des marges, par des modes d’actions aux limites de la légalité. Les frontières entre marginal et central se brouillent plus ou moins volontairement.

Ce dernier aspect nous conduit aux relations entre marginalité et droit. Le cas des enfants des rues est un exemple de construction d’une marginalité dans laquelle la production de normes conduit à stigmatiser des populations marginales en les criminalisant. Sans atteindre de tels extrêmes, les pouvoirs publics peuvent refuser d’intégrer les marges au fonctionnement normal de la ville pour ne pas légaliser une situation informelle et mieux contrôler ces espaces. Les quartiers auto construits (à Quito et Tours, à Oran, Tanger ou Lima) ou certaines activités commerciales développées en dehors de toute autorisation préalable (à Mexico, Lima, Nouakchott, Phnom Penh),, ne sont pas régularisés et maintiennent durablement une situation marginale et vulnérable. Cette précarité des populations dérive dans d’autres cas de l’absence de règle, car elles n’entrent pas dans une configuration existante et reconnue : c’est le cas des réfugiés et de leurs camps simplement tolérés. Finalement, pour lutter contre un désordre apparent, les pouvoirs publics créent de nouvelles règles qui conduisent à renforcer la marginalité : les nouvelles normes et procédures officielles, contraignantes et difficilement applicables sont contournées. Les mêmes pratiques se maintiennent mais cette fois-ci dans l’illégalité comme dans les quartiers périphériques de Tanger.

La production de règles n’est cependant pas observée du simple point de vue légal. Face aux acteurs institutionnels, les acteurs des marges forment des réseaux autonomes liés à une activité professionnelle reconnue, comme les musiciens palestiniens, ou décriée, comme les commerçants informels de Mexico et de Nouakchott, les trieurs de déchets de Lima ou les prostitués de Phnom Penh. Ces réseaux développent leurs propres codes de conduite, alternatifs aux codes dominants ou de référence.

L’accent mis sur les marges dans ce dossier ne doit pas faire oublier leur plus ou moins grande invisibilité. Celle-ci est voulue ou subie. Les musiciens palestiniens, les enfants des rues ou les mendiants font partie d’une ville que l’on ne veut pas voir ni montrer. Il en est de même des trieurs de déchets illégaux ou des réseaux criminels. Cet effacement permet dans certains cas une situation de co-présence tissant des réseaux entre différentes sphères de la ville, reflet du phénomène urbain. La marge revêt ainsi une fonction dynamique, par la circulation et les mouvements qu’elle produit.

Par certaines politiques, la marginalisation correspond à une désocialisation voulue par les pouvoirs et réalisée par la relégation, par la dispersion et donc par la perte d’un cadre familier. A cela s’oppose l’apparition dans la capitale mauritanienne, par exemple, de nouvelles solidarités à travers des associations comme celle des Fulaabe créées afin de peser dans les décisions collectives. La marge devient ainsi un espace d’expression des identités individuelles et collectives dont l’une des marques est l’héritage rural.

Plusieurs articles reprennent cette relation classique entre mondes urbain et rural. Elle est ici revue dans le nouveau contexte mondial. Dans les exemples de Nouakchott ou de Santiago du Chili, l’imbrication des deux mondes tient à l’expansion urbaine qui intègre des activités agricoles dans l’espace urbain. Front pionnier urbain à Phnom Penh ou   camps de réfugiés d’Afrique de l’Est, la marge est productrice de sol urbain en milieu rural. Pourtant, du fait de la survivance trop visible d’héritages ruraux ces marges apparaissent aux yeux du reste de la ville sous le sceau d’une citadinité illégitime, ce que montrent également les exemples de Quito et de Tours. Inversement les marges de Tanger, de Lima ou de Mexico sont des fabriques d’urbanité alternative. Les camps de réfugiés constituent le cas le plus extrême, en tant que noyaux urbains entièrement marginaux, en particulier quand ils sont implantés en milieu rural.

Les auteurs appartiennent tous aux sciences sociales, ce dont témoigne la richesse des références bibliographiques. Leurs études montrent des lectures de la marge aussi bien sociales, culturelles que spatiales. Nonobstant, toutes les contributions mettent en évidence un espace, qu'il soit territorial ou non : la marge y apparaît comme un espace construit socialement et politiquement soit qu'elle forme une partie du continuum urbain soit qu'elle constitue une spatialisation plus abstraite. Les articles présentés articulent ainsi espaces physiques aréolaire et espaces sociaux réticulaires : les pratiques de populations urbaines singulières s'inscrivent dans la ville, font émerger des lieux particuliers, dessinent des parcours récurrents même si cette spatialisation n'est pas l'objet central de l'auteur. En disant cela, il ne s'agit pas d'expliquer la marge par des lois géographiques, mais de penser une forme d'espace urbain avec les outils propres à l'ensemble des sciences sociales. La question des relations entre les types d’espaces et d’acteurs, les structures d’encadrement et les regards portés sur eux demeure ainsi fondamentale. Nous espérons plus simplement que ce numéro contribuera à enrichir la lecture des territoires urbains et à comprendre autrement la question de leur développement.

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