Résumé


La réforme agraire mexicaine comme processus de frontière. Logiques d'autonomisation, ancrage de l'Etat et production institutionnelle dans la région des Tuxtlas

Eric Léonard

Socio-économiste, IRD, UR "Régulations foncières, politiques et logiques d'acteurs", associé à l'UMR Moïsa


Entre 1920 et le début des années 1980, la réforme agraire mexicaine a conduit à la redistribution de près de la moitié des terres du pays. Elle a aussi été au centre du processus de construction et de reproduction du système politique et de l'ancrage de l'Etat en milieu rural : sa mise en oeuvre a permis la constitution de nouvelles collectivités paysannes et une recomposition des territoires politiques au profit de catégories d'acteurs qui cherchaient à s'émanciper des anciennes structures politico--foncières représentées par la communauté indienne et l'hacienda. Cet article décrit la situation de co-production de la politique foncière, en prise avec les logiques d'autonomisation des acteurs locaux, et sous des formes qui évoquent le processus de frontière interne analysé par Kopytoff dans les contextes africains. Il propose également un élargissement de ce modèle en accordant une attention particulière au rôle joué par l'Etat et ses représentants dans le déroulement du processus. La réforme agraire mexicaine peut être lue en effet comme résultant de deux logiques de frontière superposées : de la part des acteurs ruraux, la recherche de "frontières interstitielles" pouvant supporter les dynamiques de scission travaillant les communautés paysannes ; et de la part de l'Etat, la construction d'une "frontière politique interne" lui permettant de placer ces communautés dans sa sphère de contrôle. Ces deux logiques se sont renforcées mutuellement jusqu'à ce que l'épuisement des espaces à coloniser remette en question leurs complémentarités fonctionnelles.

Mots-clés : Mexique - Réforme agraire - Communauté indienne - Ejido - Frontière interne - Entrepreneur politique - Pluralisme institutionnel - Institutions foncières - Rapports intergénérationnels.